mercredi, décembre 7, 2022

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Réhabilitation énergétique : un danger pour le patrimoine architectural ?

A Nanterre, les mosaïques des célèbres tours Aillaud, aussi surnommées les Tours des Nuages, vivent leurs dernières heures resplendissantes sous les rayons du soleil. D’ici 2030, au moins onze d’entre eux seront recouverts d’une peau en inox pour assurer une meilleure isolation thermique. Le tout sans obliger les habitants des quelque 1 170 logements sociaux à se reloger provisoirement.

Ces bâtiments dessinés par Émile Aillaud, construits entre 1973 et 1980 et labellisés « Patrimoine du XXe siècle », symbolisent à la fois pour les associations de protection du patrimoine, un art, une ville et un morceau d’histoire architecturale. .

De plus, l’utilisation de l’inox décidée par la ville de Nanterre, qui va profondément changer son apparence, les fait frémir.

Une polémique qui laisse présager de nombreux conflits à venir. Car l’accélération des travaux de réhabilitation énergétique, à l’approche des dates fatidiques de restriction des loyers, intensifie la pression pour rénover et isoler les bâtiments.

Depuis le 1er janvier 2023, la plupart des bâtiments classés G sur la base de l’évaluation de la performance énergétique (EPS) ne peuvent plus être loués en vertu de la loi sur le climat et la résilience. L’Observatoire national de la réhabilitation énergétique (ONRE) estime à 7,2 millions le nombre total de logements individuels labellisés F ou G, et donc considérés comme des passoires thermiques.

Autant donc renouveler rapidement. Parmi eux, une partie importante peut légitimement être considérée comme faisant partie intégrante du domaine. A minima, des bâtiments construits avant 1948, dont la plupart ont des qualités architecturales très différentes de ce qui se fait aujourd’hui. Ils représentent 33 % des logements du parc français selon l’INSEE.

Le PVC, nouvelle norme esthétique

Pourtant, la réhabilitation du bâtiment à marche forcée inquiète certains spécialistes. « Les maisons pourraient devenir ces éoliennes en PVC blanc qui sont les mêmes d’une région à l’autre », prévient Julien Lacaze, président de l’association de conservation du patrimoine Sites & Points de référence.

Dans son visualiseur, les travaux de rénovation qui se concentrent sur de petites modifications d’éléments individuels tels que des fenêtres ou des portes et pour lesquels l’utilisation du PVC est généralisée. Reconnus pour leur qualité d’isolation thermique et acoustique, la prolifération de ces matériaux fait de facto disparaître tout un pan du patrimoine architectural qui prévalait jusqu’alors.

« Nous avons déjà perdu la majeure partie de l’ancienne menuiserie, notamment avec la disparition des anciennes fenêtres. » souffle Julien Lacaze, avec un mélange de colère et de résignation dans la voix. Cependant, il existe des solutions telles que le système de double vitrage ou la pose de double vitrage qui permettraient de conserver l’aspect extérieur d’origine.

Mais ces méthodes sont généralement plus chères et l’efficacité n’est pas forcément au rendez-vous.

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Le président de l’association s’inquiète également de l’introduction de matériaux à durée de vie plus courte dans des bâtiments conçus pour durer plusieurs siècles. Le PVC ou le polyuréthane, dérivés du pétrole et garantis seulement dix ans, remplacent progressivement « les matériaux locaux qui ont fait leurs preuves dans le temps ».

Les gains d’émissions de CO2 rendus possibles par l’isolation pourraient ainsi être affaiblis par ceux émis lors de la fabrication des matériaux, loin d’être éco-conçus et devant être renouvelés fréquemment.

La crainte de l’isolation par l’extérieur

Un autre danger majeur pourrait menacer les paysages français… L’isolement des maisons vis-à-vis de l’extérieur. En fixant les dalles, qu’elles soient en chanvre ou en polyuréthane, les détails architecturaux sont cachés. Ainsi, les moulures des façades, les ornements ou les briques sont masqués au profit d’une peinture uniforme, généralement blanche, ou d’un lambris de bois. Selon ses opposants, ces pratiques contribuent à l’uniformisation des paysages.

Dans le viseur de certains experts, des conglomérats d’entreprises comme EnergieSprong. Le programme néerlandais, en vigueur dans sept pays, envisageait déjà 6 000 projets en France d’ici fin 2021. Cette dernière prône sur son site des « solutions de rénovation hors site » qui seraient « identiques d’une opération à l’autre » comparables à «  » solutions prêt-à-porter.

Une approche parfaitement adaptée aux grandes urbanisations ou aux urbanisations des Trente glorieuses, mais qui marche beaucoup moins pour les résidences anciennes ou les ouvrages architecturaux modernes. qui répond, sur le papier, aux enjeux actuels mais dont l’empreinte carbone n’est pas négligeable (du fait des matériaux utilisés, ndlr) », précise Marie-Jeanne Jouveau, architecte du patrimoine.

Pour elle, « il faut des diagnostics pluridisciplinaires pour s’adapter aux déterminants patrimoniaux », au moins un architecte et un diagnosticien, pour ne pas se contenter d’une vision énergétique purement chiffrée. Il y a quelques semaines, l’architecte a écrit une lettre ouverte à cet effet, signée avec Dorian Bianco, doctorant en histoire de l’architecture. Ce dernier craint que la précipitation provoquée par l’entrée en vigueur des textes juridiques n’encourage le choix de solutions industrielles aux résultats désastreux.

Si, selon lui, le débat « n’est pas encore public », notamment parce que les conséquences ne sont pas encore visibles, ce n’est qu’une « question de temps » avant que les dénonciations ne se multiplient. Car au-delà des enjeux esthétiques et patrimoniaux, il y a aussi la question de l’efficacité technique qui nécessiterait des évaluations personnalisées selon les matériaux de construction, l’orientation de la maison ou son utilisation.

Choisir le « sur-mesure » contre le « prêt-à-porter »

Côté isolation, une solution pourrait être de privilégier les travaux intérieurs, plus discrets. Cependant, les limites de la démarche sont importantes : délocalisation des habitants, perte d’énergie au niveau du sol ou encore mauvaise régulation thermique en été. Autant de raisons avancées par la mairie de Nanterre pour habiller les onze tours Aillaud d’inox…

Et les exemples de ce casse-tête à venir ne se limitent pas à ces grandes tours d’Ile-de-France : les maisons de pierre, qui risqueraient de s’effondrer, les maisons en pisé d’Auvergne ou les maisons très basses du XVIIe siècle ne peuvent isoler vous-même de l’intérieur sans voir l’espace de vie ostensiblement réduit. Dans ces cas, et dans bien d’autres, le renouvellement énergétique impliquera un isolement moins total que d’autres gestes de renouvellement moins contraignants.

On pourrait penser au mode de chauffage, au mélange entre la chaux et le chanvre, invisible à l’œil nu, ou encore à l’isolation de certaines pièces de la maison. Des pratiques qui nécessitent une analyse approfondie de la situation. Sauf qu’un problème subsiste : le sur-mesure sera toujours plus cher que le prêt-à-porter…

Dans un contexte de pression inflationniste des matériaux et de manque de main-d’œuvre suffisamment qualifiée dans la rénovation, le low cost risque de voyant leur pouvoir d’attraction renforcé.

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